Editions Metropolis, Editions Ring, Interview

Lumière sur… Ghislain Gilberti !

Il est un auteur dont je vous parle très régulièrement depuis la création de mon blog, et il fait partie de ceux qui ont réussir à m’ouvrir aux thrillers français il y a plusieurs années déjà.

Il est un auteur qui a durablement marqué ma vie de lectrice, grâce à son chef d’oeuvre Dynamique du chaos, un livre inclassable, qui a provoqué une rupture de je ne sais trop quoi en moi, rendant ma perception de la vie un peu différente qu’avant de l’avoir commencé.

Il est un auteur un de mes auteurs favoris car il ose, il bouscule le genre pour vous proposer quelque chose de différent, de très sombre, violent, complexe aussi.

A l’occasion de la parution du second volume de La trilogie des Ombres (Ring), Les Anges de Babylone (Metropolis), Ghislain Gilberti se aujourd’hui livre sans fard sur son métier d’écrivain, il vous parle de ses projets d’avenir, de la musique qui tient une place importante dans sa vie…

Lumière sur Ghislain Gilberti !

Bonjour Ghislain. Peux-tu te présenter en quelques mots pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas encore stp ?

Je suis auteur dans le registre contemporain noir avec à présent sept publications. Pour cinq d’entre ces romans, la large majorité, j’écris dans le style thriller-policier avec des personnages récurrents. J’ai toujours eu le goût pour la lecture et, très vite, pour l’écriture. Mon premier « roman » date de 1992 et s’intitule « Crépuscules et Saisons » : un récit initiatique, aux accents poétiques qui arrive encore à me faire rire aujourd’hui quand j’ouvre le fichier. Mais à l’époque, j’étais fier d’avoir réussi à terminer un texte. Bien entendu, j’en ai écris des dizaines d’autres ensuite avant d’en arriver à une première publication (« Le Festin du Serpent », 2013, éditions Anne Carrière/Pocket).

J’ai mis du temps pour parvenir à être publié, j’ai donc travaillé comme barman, électricien, j’ai été tireur de précision dans l’armée de terre suite à mon appel pour le service militaire obligatoire à cette époque, j’ai aussi été pierceur (body piercing) à mon compte, avec mon propre salon. Mais jamais je n’ai lâché mon objectif des yeux et de mes pensées. J’ai reçu un nombre à peine croyable de lettres de refus suite à l’envoi de manuscrits durant toutes ces années. Tant de tentatives avortées, dont pour « Dynamique du Chaos » dont personne ne voulait (mais qui a finalement été publié en 2017 grâce aux éditions RING).

Mais je n’ai jamais désespéré. J’ai continué à écrire, à essayer, à lutter pour ne pas baisser les bras. Depuis mon premier envoi de manuscrit, il m’aura fallu quinze ans pour finir par attirer l’attention de trois éditeurs en même temps (Albin Michel, Le Cherche-Midi et les éditions Anne Carrière avec qui j’ai finalement signé) avec « Le Festin du Serpent ». Jamais je n’ai abandonné et je serais encore en train de ramer continuerais de persévérer si je n’avais toujours, à ce jour, aucun éditeur.

Tu es un auteur très prolifique, et tu évolues dans le genre du thriller depuis quelques années maintenant. Toutefois, tu te démarques régulièrement, et tu bouscules tes lecteurs en leur proposant des ouvrages parfois très différents, tels que Dynamique du chaos ou plus récemment Dernière sortie pour Wonderland.

J’aime tant de styles littéraires que je ne saurais me limiter à un seul. J’aime également sortir de ma zone de confort de temps en temps, ce qui m’a été possible par deux fois avec les éditions RING. Aujourd’hui, j’ai dans mes archives une bonnes cinquantaine de recueils de poésie moderne, des essais, des nouvelles pas mal de romans qui ne sortirons sans doute jamais de mes cahiers pour la large majorité.

Il y a également une volonté d’explorer certains horizons, souvent sombres, que je ne pourrais pas exploiter dans le registre polar/thriller. Donc, je me dois de quitter cette étiquette, à mes risques et périls, au risque d’être frustré. Bien entendu, je continuerai à écrire des polars et des thrillers, j’aime trop ça pour m’en priver, mais je me dois emprunter des chemins de traverses pour atteindre certains sujets qui me passionnent.

J’ai par exemple déjà bien avancé sur différents projets, dont Les « Eclats du Miroir », la suite de « Dernière Sortie pour Wonderland », mais aussi « Death on the Rock », un roman qui tire sur la littérature blanche alternative, et puis aussi « Les Echos du Tocsin », une fiction historique qui se déroule au XVIème siècle, pendant les guerres de religion entre catholiques et protestants. J’ai au moins une quinzaines de projets plus ou moins avancés, pour certains terminés, et je fais tout ça sans savoir si ce sera publié un jour.

Mais peu importe ce qui va advenir finalement : l’important est de ne pas stagner sur les mêmes eaux. Il faut chercher à atteindre des profondeurs inconnues à l’intérieur de nous même.

Tu abordes la violence de manière très différente dans chacun de tes ouvrages : parfois sans retenue, parfois de manière plus distante comme si tu évitais de tomber dans du voyeurisme trop malsain.

La violence existe. Elle est partout autour de nous. On espère la savoir loin, se dire que c’est pour les autres. Ce n’est pas pour autant qu’on est à l’abri. Le système dans lequel nous vivons est malade, on a fait de la peur un outil de coercition politique afin de parvenir à faire de la masse un troupeau docile, isolé autant que possible les un des autres physiquement. Aujourd’hui, à l’ère de la communication, de l’Internet, des réseaux dits « sociaux », nous n’avons jamais été aussi éloignés du réel. La plupart des gens restent seuls ou en famille. Leurs échanges avec l’extérieur sont numériques, leurs rencontres sont pixélisées, on se déplace de moins en moins grâce à des achats en lignes qui arrivent de plus en plus vite dans nos bulles confortables.

Mais ce n’est pas parce que nous l’ignorons que la marge n’existe pas. Le nombre d’individus qui y vivent est impossible à estimer, mais ils sont tous libres, détachés et, pour nombre d’entre eux, potentiellement très dangereux.

Alors oui, pour avoir arpenté la marge très longtemps et y retourner régulièrement encore maintenant, je connais la violence et ses différentes formes. Mais il y en a trois qui priment sur les autres. La violence déployée, franche, sans concession et bien souvent sans motif compréhensibles ; la violence vicieuse, insidieuse, qui rampe et dépasse largement de cette marge pour en tirer profit, prête à frapper sans prévenir ceux qui se mettront sur leur passage ; il y a aussi la violence la plus dangereuse, celle qui couve avec patience, qui prend son temps pour gagner en force en attendant le bon moment pour se répandre.

En bref, personne n’est à l’abri. C’est la raison pour laquelle j’écris avec le plus de réalisme possible, en ne décrivant la violence directement que si c’est nécessaire. Mais je ne le fais jamais par complaisance, je n’aime pas me livrer au voyeurisme et à la surenchère du sang. Alors, autant que possible, j’évite de tomber dans le piège trop facile qu’on voit trop souvent dans certaines œuvres cinématographiques et littéraires. Je préfère la nuance, et si je dois instiller la terreur, j’ai bien d’autres moyens à ma disposition que l’étalage de chairs et d’os, les descriptions gores et la facilité des hurlements des victimes, leurs supplications et leurs derniers soubresauts dans l’agonie d’une interminable torture trop fréquemment improbable.

Parfois, il suffit de savoir que le Mal est là, qu’il rôde et observe, prêt à frapper, pour prendre conscience de la fragilité de nos existences et de nos vies normalisées, rythmées par les information que nos dirigeants veulent bien nous livrer, par les séries télévisées, les débats stériles sur les réseaux sociaux et le maintien de nôtre confort qui ne tient qu’à un fil.

Quel est ton rapport à l’écriture ?

C’est un mouvement de pensées chaotique et constant. Même lorsque que je n’ai pas le crayon en main, je travaille. Alors il faut bien avouer que ça peut être gênant lors de repas de famille, de soirées entre amis ou tout événement nécessitant des échanges. Je parviens à vivre avec ça, mais ce n’est pas sans difficulté.

Je vis en permanence avec une foule de personnages dans ma tête : ils sont pour la très large majorité des projections de personnes que je connais ou que j’ai connues. C’est sans arrêt que des dialogues, des disputes ou des négociations se font dans une partie de mon esprit pendant que l’autre reste, ou en tout cas fait de son mieux pour rester en contact avec mon environnement physique et social.

Mais, trop souvent, un mot, une image, une association d’idée fait naître une scène qui se déploie. La plupart sont rejetées mais régulièrement, l’une de ces apparition tombe à point et je dois faire un effort de volonté pour la saisir, la capturer et la mettre dans un coin de ma mémoire jusqu’à trouver un moment pour en coucher les grandes lignes sur papier.

Il y a aussi ces moments magiques de solitude et de calme parfait qui me permettent de saisir des images, de transcrire des paroles, des dialogues, des pensées. Ma main ne m’appartient plus, pour ainsi dire : elle tient le crayon et fait courir la mine sur le papier. Le résultat, c’est des pages entières écrites en pattes de mouche, sans perdre un millimètre d’espace et sans aucun saut de ligne, indéchiffrable sauf pour moi (et souvent difficilement). Je ne sais pas tout ce qu’il y aura à ressortir de ces notes mais j’ai une certitude : ceux qui voudront déchiffrer ce tas de cahiers après ma mort devront avoir la patience et la persévérance de Champollion. Donc, tout ça tombera dans l’oubli.

Il y a vraiment cette habitude obsessionnelle contre laquelle il serait vain de lutter : je dois d’abord passer par l’écriture manuelle, sur mes nombreux cahiers et carnets, avant qu’une saisie informatique ne soit possible. Ecrire directement sur mon logiciel de traitement de texte m’est pour ainsi dire impossible.

Quelles sont tes inspirations ?

Mon vécu durant les années 90, durant lesquelles j’ai arpenté de nombreux milieux, dont certains pas très fréquentables, est le noyau dur de mon écriture. J’ai déjà une bonne centaine de personnes, des gens que j’ai connus plus ou moins intimement, ou alors seulement croisés pour le business et dans l’organisation de free party, entre autres occasions, qui composent une galerie de personnages hauts en couleurs.

Je crois que si je donnais des exemples de personnages qui habitent mes ouvrages « fictifs » et qui sont, à la base, de vraies personnes, ce serait un choc pour de nombreux lecteurs. Alors, bien entendu, je distors, je modifie, j’opère quelques changements dans les traits physiques, les noms, les lieux. Mais, par exemple, pour parler de La Trilogie des Ombres, Lolita No existe vraiment, mutilations et tatouages y compris, et je n’ai pas eu à exagérer pour en faire un personnage aussi radical.

D’ailleurs, un petit message personnel, si je peux le permettre : « Lolita, sois heureuse, où que tu sois. Tu peux profiter de ta vie en paix et profiter du fruit de ton travail : ils s’agitent et courent mais ils ne font que du vent. Jamais ils ne te trouveront. Je te souhaite de trouver la paix intérieure. Tu es toujours dans mes pensées. »

On peut dire que la musique joue un rôle très important dans ton œuvre.

Un rôle primordial. J’écris toujours avec de la musique en tête, le plus souvent aux oreilles. Il y a de très nombreuses scènes qui suivent un morceau en particulier, comme si j’écrivais en suivant le rythme d’une bande sonore. L’effet sur moi est radical, laisse ressortir les émotions et me met parfois dans des états qui peuvent aller de la transe aux larmes, en passant par la haine, le plaisir et la renaissance de souvenirs souvent trop profondément enfouis.

De plus, il n’est pas rare que je nomme quel morceau passe dans une soirée, la musique que des personnages écoutent alors qu’ils sont au volant, etc. Parfois, je cite même des paroles dans le texte, d’autres fois, elles me servent de citation de début de chapitre.

« Dynamique du Chaos » est le meilleur exemple : la musique est partout, elle est même dans une liste d’artistes qui m’ont inspiré (dont certains amis) pour l’écriture de ce texte qui m’est très cher.

Comme nombre d’entre nous, j’ai eu une période de ma jeunesse durant laquelle je me bornais à un seul genre de musique, pour moi ça a été le métal dans presque tous les styles, du heavy metal au grindcore en passant par du hard-rock plus classique, du doom et du power metal. Mais aujourd’hui, j’écoute pour ainsi dire de tout : industrial, electronica, house, minimal, trip-hop, noise, rock indépendant, chanson, toujours du métal (on n’oublie pas facilement ses racines culturelles), hip-hop (très sélectivement), classique, jazz, etc. Je suis ouvert à tout, mais je trie énormément. Chaque scène de mes romans trouve le genre qui lui convient, puis l’artiste arrive et le titre s’impose.

La musique et la littérature sont pour moi indissociables. J’avais même envisagé, il y a maintenant un moment, un projet un peu fou qui mélangerait littérature et musique ; je ne l’ai d’ailleurs pas oublié. Peut-être qu’un jour j’en parlerai à un éditeur pour lui exposer l’idée, mais ce n’est pas gagné car le pari serait aussi risqué qu’inédit.

Les anges de Babylone est publié aujourd’hui aux Editions Metropolis, peux-tu nous donner quelques détails sur cette suite de Sa majesté des ombres ?

Dans « Sa Majesté des Ombres », le premier tome, on avait un récit plutôt centré sur l’enquête de police, laissant l’organisation criminelle dans l’ombre, mis à part dans la partie 1 sur les quatre qui composent le livre. Cette construction se retrouve dans « Les Anges de Babylone » et le troisième ne dérogera pas à la règle : chaque livre est composé de quatre parties dont la première est détachée du reste. Dans « Sa Majesté des Ombres », cette partie introductive se déroulait en 2003, sept ans avant que l’enquête principale ne commence. Pour ce tome 2, ce sera carrément différent et pour ce qui est du tome 3, ça ira encore plus loin.

« Les Anges de Babylone » est un texte charnière. L’affaire s’intensifie et, cette fois-ci, on a une vision de l’organisation criminelle de l’intérieur, bien plus précise, et on va s’approcher des monstres qui la composent. Il y a ici une sorte de chaos nébuleux qui pourra déstabiliser.

Mais rien n’a été laissé au hasard et ce sera dans le tome 3 (dont le titre ne saurait être révélé pour le moment) que des échos violents viendront à la fois tout clarifier et bouleverser le fil narratif pour un final aussi apocalyptique que psychologiquement douloureux. Je travaille déjà dessus depuis un moment et il m’est souvent arrivé de pleurer en crachant les mots sur le papier. Tout ce que je souhaite, c’est que l’ensemble de mes lecteurs prennent autant de plaisir à lire la suite que j’en ai pris à l’écrire. Par-dessus tout, j’espère que tous les sentiments injectés dans cette trilogie soient ressentis. Mais je manque cruellement d’assurance et rien n’arrive à effacer ou même atténuer la peur de décevoir qui me ronge de l’intérieur.

Je te laisse carte blanche pour terminer cette interview !

J’ai à présent un lectorat fidèle. Malgré mes écarts de styles et de genre, vous êtes nombreux à me soutenir activement. Sachez que je vous suis infiniment reconnaissant de me lire et de me soutenir activement de pour nombre d’entre vous. Les salons qui vont se succéder me permettront de vous revoir ou de vous rencontrer, j’en suis heureux. J’ai une chance incroyable d’avoir des lectrices et lecteurs si chaleureux, des blogueurs et blogueuses qui n’hésitent pas à me faire connaître avec une énergie incroyable. Certains font des folies qui me touchent au plus haut point : cadeaux, présents pour mes enfants, écriture d’une chanson sur le thème de mes livres (« Ghislain Gilberti » par l’incroyable Akela, produit par Aksil Beats), montage photographiques, mise en scène de mes livres suivants les thèmes, communication frôlant l’activisme pour me faire connaître… et j’en passe. Il y a également tant de monde qui m’a offert un soutien sans réserve suite à l’agression que ma famille à subie il y a à bientôt trois ans.

Pour résumer, je tiens à vous remercier. Certains auteurs disent écrire pour eux-mêmes, sans se soucier de leur lectorat, c’est leur choix et je le respecte. Pour ma part, j’écris pour partager avec vous.

Alors merci à toutes et à tous : je vous aime.

Merci infiniment d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

Avec plaisir, et merci pour ton soutien si précieux et la qualité de tes articles. Tu sais analyser et saisir les livres que tu lis avec une rare profondeur. Ça force l’admiration.

14 réflexions au sujet de “Lumière sur… Ghislain Gilberti !”

  1. Bonjour Anais, tu me crois si je te dis que je n’ai jamais lu un de ses livres ?Apparemment j’ai de la chance puisque c’est excellent et que je vais donc me faire plaisir ! En tout cas il semble très humain. Bon weekend !

    Aimé par 1 personne

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